Félix DEVISUZANNE

(1809-1873)
Daguerréotypiste.

Dieppe Seine-Maritime Orléans Loiret Marseille Bouches-du-Rhône Nimes Gard Toulouse Haute-Garonne Toulon Var Tours Indre-et-Loire

Fils d’un cloutier, Félix Devisuzanne est né le 25 mai 1809 à Orléans (Loiret). Il est cordonnier à Elbeuf (Seine-Maritime) lors de son mariage en 1833, profession qu’il exerce toujours dans cette ville en mars 1840. Deux ans plus tard, le cordonnier a mué en daguerréotypiste, un métier un métier qu’il va exercer en itinérance pendant cinq ans avant de s’établir à Toulon.

DIEPPE : Il aurait commencé à travailler à Dieppe (Seine-Maritime). Première station balnéaire française, la ville attirait pendant la saison beaucoup de familles fortunées qui était une clientèle de choix pour Devisuzanne. Le 7 septembre 1842 "La Vigie de Dieppe" informe ses lecteurs que "M. Devisuzanne a exposé ces jours derniers, dans quelques magasins de la ville, des épreuves de daguerréotype qui nous ont paru très remarquables. Nous avons vu travailler cet artiste qui use de son instrument avec une très grande habileté..." Le 6 octobre, le même journal écrit :" M. Devisuzanne, l’habile daguerréotypeur qui depuis un mois habite notre ville où il laissera de si belles et de si nombreuses épreuves va bientôt nous quitter, emportant avec lui son miroir magique... " Mais l’artiste prolonge son séjour à Dieppe encore quelques semaines. Le 27 novembre 1842, "La Vigie de Dieppe" en informe ses lecteurs : "C’est jeudi prochain... que M. Devisuzanne, rappelé par de nombreuses commandes, fait ses adieux définitifs à notre ville où il laissera comme souvenir de son passage, plus de 200 portraits, les uns genre gravure, les autres genre taille-douce, et tous admirablement réussis, surtout dans les groupes. Une famille entière peut tenir dans sur seul cadre. Et pour 10, 15 et 20 Fr on peut laisser à ses petits enfans (sic) un commencement de généalogie". (1)

ORLEANS : Le 9 avril 1843, « L’Orléanais » prévient ses lecteurs que « M. Devisuzanne, jeune artiste de Dieppe,  récemment arrivé dans notre ville nous a montré un grand nombre de portraits qu’il a obtenus au moyen du daguerréotype  et dont la perfection  ne peut rien laisser à désirer… » Trois mois plus tard, dans son atelier du 12, rue de l’Université, il a déjà fait plus de 200 portraits eu utilisant un nouveau daguerréotype qu’il a fait venir de Paris et qui lui permet  « pour un prix modique d’exécuter des portraits sur plaque de la plus grande dimension que l’on ait encore employée  (…) . (2) Début juin, un autre daguerréotypeur, nommé Vallet,  est de passage à Orléans et prétend faire des daguerréotypes en couleurs .  « L’application de la couleur au daguerréotype est un procédé qui ne date que de quelques mois. Ce procédé n’avait encore donné que des teintes plates qui ne rendaient pas la nature.  Un jeune peintre, élève de M. Ingres, s’est attaché à perfectionner  cette heureuse découverte. Les portraits qu’il tire au daguerréotype ont des teintes tout à fait naturelles. Il réussit à faire du daguerréotype, non plus un décalque, mais presque une peinture (…) ». (3) Devisuzanne s’en prend, sans le nommer, à son confrère dans « Le Journal du Loiret « du   17 juin 1843 : "C'est à tort, il est vrai, que des faiseurs ont voulu accréditer le bruit que le problème des couleurs avait été résolu ; on n'obtient pas encore, on n'obtiendra peut-être jamais la coloration dans la chambre noire et par l'action seule des rayons solaires ; il n’y a de possible aujourd'hui qu'une coloration artificielle, opérée après coup par des couleurs apportées sur les épreuves daguerriennes. Les seuls progrès auxquels s'attachent auxquels s’attachent en ce moment les vrais artistes sont donc ceux des procédés de la reproduction des images. Sous ce rapport, M. Devisuzanne rivalise avec tous les progrès que ses confrères réalisent à Paris et il parvient même souvent à les devancer ; cela tient surtout à la bonne installation du local où il opère et qui est peut-être unique : sa terrasse vitrée ne lui laisse rien à désirer.." (4)

A Orléans, Devisuzanne réalise le beau portrait d'un couple daté de juillet 1843. Ce daguerréotype est reproduit sur le catalogue de la vente de photographies anciennes du 14 juin 2014 (Ader Normann). On y voit Casimir Adolphe Berthelot (1809- ?) menuisier à Orléans. Veuf, il s’était remarié en 1839  avec Marie Rosalie Thauvin (1820- ?), une jeune fille de Huisseau-sur-Mauves (Loiret). Sur le daguerréotype, elle est debout et  pose une main sur l'épaule de son mari qui est assis.

DIEPPE : Après un bref passage à Paris, Devisuzanne revient à Dieppe, sans doute pour la saison des bains de mer. La date de son arrivée n’est pas connue. Dans son numéro du 13 octobre 1843, "La Vigie de Dieppe" rappelle que "M. Devisuzanne qui, dès l’année dernière, a fait ses preuves, doit incessamment quitter notre ville où il laisse de précieuses traces de son séjour pendant la saison qui vient de s’écouler. Près de deux cents portraits témoignent de la supériorité désormais acquise à cet habile praticien..."  (5) A Dieppe, Devisuzanne est remplacé par A. Leborgne qui se présente comme son élève.

TOURS : Après avoir quitté la Normandie, Devisuzanne opère à Tours (Indre-et-Loire). En novembre 1843, un commerçant, Louis-Ambroise Lesourd, annonce dans la presse locale aux personnes qui désirent faire faire leurs portraits au Daguerréotype qu’il a fait installer une terrasse sur la maison située au coin de la rue Royale et de la rue de la Scellerie. « Afin de faire moins attendre les personnes qui se présentent simultanément, M. Lesourd s’est adjoint M. Derisuzane, artiste habile en ce genre ». (6) Le patronyme était mal orthographié mais Félix Devisuzanne était vraiment habile en son genre. Pourtant,  il ne restera que quelques mois en Touraine.

MARSEILLE : En avril 1844, il exerce à Marseille (Bouches-du-Rhône)  dans un atelier 38, rue Saint-Ferréol.  (7) « Le Sémaphore » du 14 avril 1844 s’en fait l’écho sous la forme d’une publicité rédactionnelle fournie par l’intéressé : « … Certes, les nombreuses épreuves que le jeune artiste a déjà obtenues, ont réalisé, et au-delà, les espérances que nous avions fait concevoir.  Une certaine confusion, qui répand comme un brouillard sur les traits, un miroitage désagréable sont les défauts  ordinaires des portraits au daguerréotype. Monsieur Devisuzanne possède le secret d’éviter complètement ces graves imperfections. (…) Monsieur Devisuzanne, comme nous l’avons dit, peut opérer par tous les temps, et ne demande que quelques secondes (…) » (8)

NIMES : En juin et juillet 1845, il fait un premier passage à Nîmes (Gard). Dans « La Gazette du Bas-Languedoc », datée du 5 juin 1845, on peut lire ceci : « Le daguerréotype, cette invention si ingénieuse, ce moyen si facile de reproduire la nature même, a rarement, jusqu’à ce jour, produit des résultats complètement satisfaisans (sic). Appliqué aux portraits surtout, c’est à peine si l’on a obtenu quelques épreuves où la ressemblance ne fût pas altérée par l’attitude contrainte et la physionomie contractée des personnages. Cela s’expliquera assez facilement, si l’on considère que le phénomène de la reproduction ne s’accomplissait qu’à la condition d’une immobilité complète conservée pendant un temps assez long, et d’une lumière vive venant frapper et illuminer les traits de la personne soumise à cette attitude gênante et forcée. Et puis quelle que soit la perfection d’un instrument, il n’est pas donné à tous de s’en servir avec la même habileté ; il faut que des mains intelligentes le secondent et sachent l’aider, avec précision, dans ses effets.

M. Devisuzanne, artiste de Paris, récemment arrivé dans notre ville, nous a montré un grand nombre de portraits qu’il a obtenus au moyen du daguerréotype et dont la perfection ne peut rien laisser à désirer..

Le prix de ces portraits est très peu élevé et accessible pour toutes les bourses. Une personne, 10 fr ; groupe de deux personnes, 15 fr et groupe de trois personnes, 20 fr.  M. Devisuzanne est descendu boulevard du Petit-Cours 23 ». (9) Un mois plus tard, « Le Courrier du Gard » daté du 11 juillet 1845 vante à son tour le travail du daguerréotypiste : « Quelle admirable invention que celle qui, en quelques secondes, reproduit, avec la fidélité la plus parfaite, les traits des personnes qui nous sont le plus chères. Jamais, jusqu’à présent, nous n’avions été témoin des plus beaux résultats que ceux obtenus par M. Devisuzanne… » (10)

Deux mois plus tard,  en octobre 1845, Devisuzanne est de retour à Nimes où il va rester jusqu’en juillet 1846. Il reçoit ses clients à  la même adresse. Comme  à Marseille, il a fait couvrir la terrasse sur laquelle il opère d’un chassis vitré. Peut-être envisageait-il  de s’installer définitivement à Nimes bien qu’il se trouvât en concurrence avec un jeune daguerréotypiste du cru, Antoine Crespon fils .  Dans une ville de 53 500 habitants  deux daguerréotypistes à demeure s’était  sans doute trop d’autant que contrairement à ce qu’écrivait « La Gazette du Bas-Languedoc », un portrait au daguerréotype n’était pas à la portée de toutes les bourses. Lors de ce long séjour, le travail de Devisuzanne   est salué par la presse locale sous la forme de publicité rédactionnelle. « Le Courrier du Gard » et « La Gazette du Bas-Languedoc », pourtant de sensibilité politique différente, publie le même article laudateur à quelques jours d’intervalle. On y lit ce ceci : « … L’artiste nous avait d’abord soumis des portraits et des vues d’une exécution remarquable, et qui pouvaient être des produits de choix ; mais, en le voyant à l’œuvre, nous avons conçu une idée plus haute encore de l’infaillibilité de ses procédés : ici, plus de ces images blafardes et confuses, que nous avons vu souvent présenter comme des portraits, mais des empreintes toujours nettes, une accentuation pleine de pureté ; enfin, une vérité d’exécution à laquelle le plus habile burin ne saurait atteindre, tout cela débarrassé de ce brouillard, de ce miroitage désespérant que l’on connait… Nous avons pensé devoir rappeler à nos lecteurs, à l’approche du nouvel an, la présence de cet artiste habile, vu qu’elle offre le moyen de substituer aux cadeaux vulgaires et souvent inutiles que l’on échange à cette époque en signe d’affection, un emblème significatif et pour ainsi dire un témoignage vivant non moins que durable des sentiments que l’on a l’intention de manifester, le portrait du donateur lui-même. Une semblable œuvre d’art, propre à perpétuer dans les familles de doux souvenirs, ne s’élève pas au prix de la plupart des mirobolants cartonnages, des brillantes et éphémères inutilités que l’on échange d’ordinaire à cette époque de l’année. Le prix des portraits de M. Devisuzanne est invariablement fixé à 10 fr. »  (11) Le 10 juillet 1846, « Le Courrier du Gard » annonce le prochain départ de l’artiste : « Avis aux retardataires. M. Devisuzanne ne nous reviendra peut-être pas de sitôt ». De fait, il poursuivra sa carrière ailleurs et laissera à Crespon fils le soin de portraiturer ses concitoyens.

 

TOULOUSE : De septembre à décembre 1846, il exerce 22, allée Lafayette à Toulouse (Haute-Garonne). (12) La presse locale vante le travail en utilisant l’argumentaire que lui a fourni l’artiste et avec les mêmes termes que les journaux marseillais et nîmois. ". Il est impossible que le jeu des physionomies puisse être reproduit avec plus de naturel et de liberté dans les traits ; rien n’égale le moelleux des vêtements dont les reflets soyeux égalent ceux des étoffes les plus neuves et les plus brillantes. Cela tient à la promptitude avec laquelle M. Devisuzanne peut réaliser ces jolis portraits ; quelques secondes lui suffisent et il ne vousd emande pas une immobilité conservée en face d’un jour vif ou des rayons d’un soleil ardent" (Journal de Toulouse politique et littéraire, 13 septembre 1846). (13)

TOULON : En décembre 1847, « Le Toulonnais – Journal du Var et de l’Afrique » informe ses lecteurs  que  Devisuzanne s’est installé à Toulon. (14). La septième étape de son long périple professionnel sera la dernière. Pendant une douzaine d’années, il fait le portrait des Toulonnais dans un atelier situé 12, rue de la Miséricorde.  On lui doit notamment des portraits de militaires. Devisuzanne est inscrit sur les listes électorales de la ville jusqu’en 1859. (15)

Propriétaire et rentier, il finira ses jours dans sa maison de campagne d’Olivet près d’Orléans qu’il avait achetée en 1864. Il y décède le 27 janvier 1873. Des daguerréotypes signés F. Devisuzanne se trouvent aujourd’hui dans de grandes collections publiques et privées dont  une vue de l’Escorial, seul trace d’un passage en Espagne  (après Toulouse ?) qui n’est pas daté.

Sources :

 (1) "La Vigie de Dieppe " a été mise en ligne par la bibliothèque numérique de la ville de Dieppe.

 (2)  Jean-Marie Voignier « Loiret d’argent – La photographie dans le Loiret au XIXe siècle » (2011). L’auteur cite les articles parus en 1843 dans les numéros 29 et 45 de « L’Orléanais ». Ce journal n’est pas consultable en ligne.

 (3) « Le Journal du Loiret » du 3 juin 1843. Consultable  en ligne sur Aurelia - Bibliothèque numérique d’Orléans.

 (4) « Le Journal du Loiret » du 17 juin 1843. Voir supra.

 (5) « La Vigie de Dieppe » du 13 octobre 1843. Voir supra.

 (6) « Le Courrier d’Indre-et-Loire » du 14 novembre 1843 et « Le Journal d’Indre-et-Loire » du 17 novembre 1843. Les deux journaux reproduisent le même texte.

 (7) Giselle et André Ravix  «  Le Marseille des photographes - dictionnaire des Photographes installés à Marseille de 1848 à 1914 «   (2014).

(8) La collection du « Sémaphore de Marseille » n’est pas consultable en ligne. L’annonce parue dans le numéro du 14 avril 1844 est reproduite dans le livre de  Giselle et André Ravix mentionné ci-dessus.

(9) « La Gazette du Bas-Languedoc » du 2 juin 1845. Consultable en ligne sur Ressources – Patrimoines en Occitanie.

(10) « Le Courrier du Gard » du 11 juillet 1845.  Voir supra.

(11) « La Gazette du Bas-Languedoc » des 28 décembre 1845 et 1er janvier 1846.  « Le Courrier du Gard » du 23 décembre 1845. Voir supra.

(12) - Cécile Toulouse : « Les débuts de la photographie à Toulouse. Trente ans de « mise au point » Mémoire de maîtrise. 1996.

 - François Bordes : « Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse 1839-1914 » Editions Privat – (2016)

 (13) "Le Journal de Toulouse" du 13 septembre 1846 est en ligne sur Rosalis - Bibliothèque numérique de Toulouse.

(14) « Le Toulonnais »  des 19 et 30 décembre 1847. Consultables en ligne sur le site des Archives départementales du Var.

(15)  Michel André Fernbach : « Les origines de la photographie, son évolution et ses applications civiles et militaires à Toulon ». Revue de la Société des amis du vieux Toulon et de sa région n° 130, année 2008. L’auteur ne s’est pas limité à la carrière varoise de Devisuzanne  et m’a fourni des informations précieuses sur lui.